viernes, 5 de marzo de 2010

Léon Daudet: Invocación a Goya

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Invocation à Goya

C'est à toi, Goya, peintre et dessinateur de l’élégance, de la violence et de la férocité, que je m’adresserai aujourd’hui. Sous ton invocation, ô maître des cauchemars, qui enfièvrent l’esprit comme un poison, je place les réflexions qui vont suivre, inscrites dans notre âme de longue date, comme dans notre sang et dans nos nerfs. Hélas, presque tout est bataille ici-bas, et l’architecture même des tissus qui nous forment, et dont nous ignorons presque tout, est le résultat d’un combat, mais constructeur : la fécondation. L’amour est, physiquement, une embuscade, puis un corps à corps, puis une victoire en commun ; moralement, l’amour est un grand duel, et, intellectuellement, plus encore ; un duel rempli d’intentions secondes, semé de répits et de ruses et quelquefois de renoncements. Mais qui le sut mieux que toi, Goya, qui ploies et tords, dans toutes les attitudes, tes concitoyennes ambrées et souples, victimes d’une soldatesque sauvage. Il n’est pas jusqu’à ta lumière, soit naturelle et resplendissante, par le blanc et le noir de l’eau forte, soit issant d’une terrible lanterne de fusillade, qui ne crie la lutte et l’effroi. La logomachie anglo-saxonne, qui excelle à brouiller le sens des mots, aurait du mal à déterminer si tes monstres sont offensifs ou défensifs, coupables d’agression, ou baignés par l’innocence des représailles et la vertu de la contre-attaque. Mais les mouvements abrégés et prompts, comme des marionnettes cassées, que tu leur prêtes, sont clairs, décisifs, exemplaires. Ils engendrent une épouvante géométrique et une panique à angle droit.

Tu as la jeunesse éternelle de ceux qui se sont toujours battus, avec le pinceau, la plume ou l’épée, et qui n’ont « rompu » ou reculé que dans la mesure où cette feinte leur permettait de revenir plus hardiment à la charge contre un adversaire désemparé. As-tu cru que tu pourrais te reposer, dans les bras de ta belle maîtresse, « vestida » ou « desnuda », et savourer tranquillement ton génie en buvant l’or de ses yeux moqueurs ? C’eût été de la présomption de ta part que de te forger de telles délices quand les aegri somnia barbares et baroques ne cessaient d’assaillir et de stimuler ta verve incomparable. Comme tous les maîtres espagnols, de Cervantès à Murillo et de Rojas à Velasquez, la soif te hante, la fameuse soif qui dessèche et ennoblit toute la péninsule, d’Algésiras à Burgos et de Valence à Salamanque, la soif qui corrode et découpe le rivage enchanté d’Almanzor. C’est elle, la soif sœur de la fièvre, qui donne l’unité à tant de chefs-d’œuvre mystiques, philosophiques, colorés et sensuels, qui relie Sainte Thérèse à la Dévotion à la Croix, Rinconète et Cortadillo à Pablos de Segovie et au Peuple gris de Rusiñol le Catalan. Car la soif a résolu jusqu’au problème catalan par le même dessèchement du palais à Barcelone qu’à Cordoue et la même frénésie de la couleur. La soif du vrai hante Balmés du Critero, comme elle hante, sous un autre aspect, Eugenio d’Ors. C’est parce que notre Baudelaire était un assoiffé, qu’il t’a si bien compris et loué. Mais quiconque se bat est un assoiffé et la langue lui colle douloureusement au palais, jusqu’à ce qu’il reçoive la volupté bénie d’un verre d’eau de la fontaine de Grenade.

Du triple thème du mouvement belliqueux, de la Sed et de la lumière est sortie ta magnificence, ô Goya. C’était l’été. Nous revenions sous le flamboiement d’août des ruines émouvantes d’Italica, aux portes de la ville arrachée aux Maures. Nous revenions, ma jeune femme et moi, par la route empoussiérée, et pâle à la façon d’un bras de femme harmonieusement courbé. Soudain le crépuscule s’établit dans une sorte de triomphe mordoré, qui t’aurait rempli d’enthousiasme, ainsi que ton commentateur des Fleurs du Mal. La pierre étincela, enchâssant les silhouettes brunes, et quasi démoniaques, des humains. Le bourdon ancien d’une église se mit à sonner, rythmant cette ardeur d’éclipse empourprée. Nous avions soif, bien entendu, et c’est vers toi que nos pensées altérées se tournèrent simultanément, car tu es inclus dans la chaleur torride, comme Edgar Poe est inclus dans la mouillure et dans la pluie, comme Rabelais est inscrit dans la bourrasque et Shakespeare dans l’attente d’un prodige, par une nuit stellaire.

Ton oeuvre, que tous s’efforcent de comprendre par l’intelligence, le désir, ou la circonstance, est remplie d’énigmes irrésolues. Elle peuple les musées, le Prado surtout, de sphynx du laid, du beau, de l’atroce, de l’adorable et du fantastique qui vivent dans des millions de cervelles d’Européens et aussi d’Américains. Car ta gloire a traversé la mare aux harengs et tu es falsifié jusqu’à Chicago et à Sydney. Beaucoup par tes chefs-d’oeuvre, un peu par tes faux, un peu par tes imitateurs, telle est la formule de la survivance pour un artiste de ton rang. Mais tu n’as laissé aucun disciple et la foudre ne se plagie pas. Pour peindre, comme toi, des voleurs garrottés, des soldats embrochés à des cactus et des proxénètes parant de belles petites, en vue de leurs fructueux sabbats, il faut un « salero » inimitable, le feu permanent et alternatif de la colère et de la splendeur. Toutefois tu as inspiré Manet.

Il t’est échu la même fortune qu’à Baudelaire. Arbitre de l’essence la plus rare et la plus constamment renouvelée, tu es devenu populaire, tu as descendu la spire, éveillant chez les plus obtus et les plus larvaires le sens inattendu de la beauté chatoyante et nue, des combats et des drames qu’elle inspire, d’Hélène au boulevard de la Villette et au faubourg de Triana. Enrichi dans le commerce de filles, le négrier a commandé à son marchand de tableaux un Goya et il le fait admirer à ses copains. Il n’est mendiant de Tolède ou de Salamanque qui ne rêve de découvrir, pour quelques pesetas, une de tes oeuvres et de la revendre plusieurs millions. Ainsi excites-tu la convoitise, ayant découragé la critique et même l’envie. N’as-tu pas échappé aussi à l’embu, désespoir du peintre pour le coup, qui s’est acharné à Franz Hals, à Poussin et à tant d’autres, ce qui laisse à croire aux bonnes gens d’académie que ta palette était un peu fée. Enfin j’ai entendu ton éloge dans la bouche de très mauvais peintres, de Bonnat par exemple et de Clairin. Cela, c’est le comble de la gloire.

Avant d’entrer dans le vif d’un sujet qui fait la désolation de tous et l’activité de quelques-uns, qui ruine et enrichit, qui dévaste, massacre, ronge, mais qui procrée, propage et surmonte,... du combat enfin sur toute la ligne, je bois à ta santé, rayonnant et terrible maître, ô Goya, un verre de Xérès enflammé. Inspire-moi, donne-moi le secret de la synthèse par le trait menaçant, le vert corrosif et le noir d’abîme. Nada, néant, vient dire le squelette que tu as tracé, messager d’outre-tombe. Mais la renommée qui t’environne dément ce rapport mensonger et ton fantôme nous dit Todo.

(Les horreurs de la guerre, Grasset, 1928)

LÉON DAUDET




Invocación a Goya

A ti, Goya, pintor y dibujante de la elegancia, de la violencia y de la ferocidad, me dirigiré hoy. Bajo tu invocación, oh maestro de las pesadillas que, como un veneno, provocan la fiebre de la mente, pongo las reflexiones que siguen, inscritas en nuestra alma desde hace tiempo, al igual que en nuestra sangre y en nuestros nervios., Por desgracia, casi todo es batalla aquí abajo, y la arquitectura misma de los tejidos que nos forman, y de la que ignoramos casi todo, es el resultado de un combate, aunque éste sea constructor: la fecundación. El amor es, físicamente, una emboscada, luego una lucha cuerpo a cuerpo, luego una victoria en común; moralmente, el amor es un gran duelo e, intelectualmente, aún más, un duelo lleno de segundas intenciones, repleto de treguas y de tretas y, algunas veces, de renunciamientos. Pero, ¿quién lo supo mejor que tú, Goya, tú que doblas y retuerces, en todas las actitudes, a tus compatriotas de cuerpo flexible y ambarino, víctimas de la soldadesca salvaje? Hasta tu misma luz, ya natural y resplandeciente por el blanco y el negro de la aguafuerte, ya brotando de un terrible farol de fusilamiento, proclama la lucha y el espanto. A la logomaquia anglosajona, que descuella en el arte de confundir el sentido de las palabras, le costaría determinar si tus monstruos atacan o se defienden, si son culpables de agresión o los impregna la inocencia de las represalias y la virtud del contraataque. Pero los movimientos breves y rápidos, como de marionetas rotas, que tú les das, son claros, decisivos, ejemplares. Engendran un espanto geométrico y un pánico de ángulos rectos.

Tienes la juventud eterna de aquellos que siempre combatieron, con el pincel, la pluma o la espada, y que sólo desviaron el golpe o retrocedieron en la medida en que esa finta les permitía volver más intrépidamente a la carga contra un adversario desconcertado. ¿Creíste que podrías descansar en los brazos de tu hermosa amante “vestida” o “desnuda”, y saborear tranquilamente tu genio mientras te perdías en el oro de sus ojos burlones? Forjarte tales delicias hubiera sido presuntuoso de tu parte, cuando los aegri somnia bárbaros y barrocos no dejaban de asaltarte y de estimular tu inspiración incomparable. Como a todos los maestros españoles, de Cervantes a Murillo y de Rojas a Velázquez, te devora la sed, la famosa sed que reseca y ennoblece a toda la península, de Algeciras a Burgos y de Valencia a Salamanca, la sed que corroe y resquebraja la ribera encantada de Almanzor. Es ella, la sed hermana de la fiebre, quien da unidad a tantas obras maestras místicas, filosóficas, coloridas y sensuales, quien une a Santa Teresa con la Devoción de la Cruz, a Rinconete y Cortadillo con Pablos de Segovia y con el Pueblo gris de Rusiñol el catalán. Porque la sed ha resuelto hasta el problema catalán mediante el mismo resecamiento del paladar tanto en Barcelona como en Córdoba, y mediante el mismo frenesí del color. La sed de verdad devora al Balmes del Criterio así como devora, de otra manera, a Eugenio d’Ors. Fue porque era un sediento por lo que nuestro Baudelaire te entendió tan bien y te alabó. Pero todo aquél que lucha es un sediento y la lengua se le pega con dolor al paladar, hasta que recibe la bendita voluptuosidad de un vaso de agua de la fuente de Granada.

Del triple tema del movimiento belicoso, de la Sed y de la luz ha salido tu magnificencia, oh Goya. Era verano. Volvíamos en medio del resplandor de agosto de las ruinas conmovedoras de Itálica, a las puertas de la ciudad arrebatada a los moros. Volvíamos, mi joven mujer y yo, por la ruta polvorienta, y pálida como un brazo de mujer armoniosamente doblado. Súbitamente cayó el crepúsculo, con una especie de triunfo de grana y oro, que te hubiera llenado de entusiasmo, al igual que a tu comentador de las Flores del Mal. Las piedras relumbraron, engastando la siluetas oscuras y casi demoníacas de los humanos. La antigua campana mayor de una iglesia se puso a tocar, ritmando aquel ardor de eclipse púrpura. Teníamos sed, desde luego, y hacia ti se volvieron simultáneamente nuestros pensamientos sedientos, ya que estás incluido en el calor tórrido como Edgar Poe está incluido en lo mojado y en la lluvia, como Rabelais está inscrito en la borrasca y Shakespeare en la espera de un prodigio durante una noche estrellada.

Tu obra, que todos se esfuerzan en comprender por medio de la inteligencia, el deseo o la circunstancia, está atestada de enigmas irresueltos. Llena los museos, sobre todo el Prado, con esfinges de lo feo, de lo bello, de lo atroz, de lo adorable y de lo fantástico, que viven en millones de mentes europeas y también americanas, ya que tu gloria ha cruzado el charco y te falsifican hasta en Chicago y en Sidney. En gran parte por tus obras maestras, un poco por las falsificaciones de tus cuadros, un poco por tus imitadores, tal es la fórmula de la superviviencia para un artista de tu rango. Pero no has dejado ningún discípulo y no se puede plagiar el rayo. Para pintar, como tú, ladrones agarrotados, soldados empalados con cactus y proxenetas acicalando a niñas bonitas en vista de sus fructíferos aquelarres, hace falta tener un “salero” inimitable, el fuego permanente y alternativo de la ira y del esplendor. Sin embargo, inspiraste a Manet.

Te ha tocado la misma fortuna que a Baudelaire. Árbitro de la esencia más rara y más constantemente renovada, te has vuelto popular, has bajado de las alturas para despertar en los más obtusos y los más larvarios el sentido inesperado de la belleza espejeante y desnuda, de los combates y los dramas que ésta inspira, de Helena al bulevar de la Villette y al barrio de Triana. Enriquecido con la trata de mujeres, el negrero le encargó un Goya a su marchante y se lo hace admirar a sus amigos. No hay un solo mendigo de Toledo o de Salamanca que no sueñe con descubrir, por unas pocas pesetas, una de tus obras para revenderla por varios millones. Es así como excitas la codicia, tú que desalentaste la crítica y hasta la envidia. ¿Acaso no se han librado también tus colores del oscurecimiento, toda una desesperación para los pintores, que se ensañó con Franz Hals, con Poussin y con tantos otros, lo que induce a pensar a los simplones de academia que tu paleta tenía algo de mágico? Por último, he oído tu elogio de la boca de pintores malísimos, de Bonnat por ejemplo y de Clairin. Eso sí que es el colmo de la gloria.

Antes de entrar de lleno en un tema que produce la desolación de todos y la actividad de algunos, que arruina y enriquece, que devasta, mata, roe, pero que procrea, propaga y vence..., del combate, en fin, en toda la línea, yo bebo a tu salud, resplandeciente y terrible maestro, oh Goya, un vaso de jerez ardiente. Inspírame, dame el secreto de la síntesis obtenida con el trazo amenazante, el verde corrosivo y el negro del abismo. Nada, dice el esqueleto que dibujaste, mensajero de ultratumba. Pero la celebridad que te rodea desmiente ese mensaje falaz y tu fantasma nos dice Todo.

Traducción de Carlos Cámara y Miguel Ángel Frontán

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