miércoles, 12 de enero de 2011

Dos poemas de André Breton



Plutôt la vie

Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les couleurs son plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce coeur à cran d'arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l'air et dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale
Plutôt la vie

Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d'évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n'y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir
Plutôt la vie

Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d'un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n'être qu'une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l'orage adorable qui a nom ta main
Plutôt la vie

Plutôt la vie avec ses salons d'attente
Lorsqu'on sait qu'on ne sera jamais introduit
Plutôt la vie que ces établissements thermaux
Où le service est fait par des colliers
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie

Plutôt la vie comme fond de dédain
A cette tête suffisamment belle
Comme l'antidote de cette perfection qu'elle appelle et qu'elle craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge
Une petite ville comme Pont-à-Mousson
Et comme tout s'est déjà dit
Plutôt la vie



Mejor la vida

Mejor la vida que esos prismas sin espesor incluso si los colores son más puros
Mejor que esa hora siempre cubierta que esos terribles coches de llamas frías
Que esas piedras demasiado maduras
Mejor este corazón de navaja sevillana
Que ese charco de murmullos
Y que esa tela blanca que canta al mismo tiempo en el aire y la tierra
Que esa bendición nupcial que reúne mi frente con la frente de la vanidad total
Mejor la vida

Mejor la vida con sus sábanas conjuratorias
Sus cicatrices de evasiones
Mejor la vida mejor este vitral sobre mi tumba
La vida de la presencia sólo de la presencia
En la que una voz dice ¿Estás allí? Y en la que otra responde ¿Estás allí?
Por desgracia no estoy allí
Y sin embargo aún cuando le hiciésemos el juego a lo que hacemos morir
Mejor la vida

Mejor la vida mejor la vida Infancia venerable
La cinta que sale de un faquir
Se asemeja al borde metálico del mundo
Por más que el sol no sea sino una ruina
Por poco que el cuerpo de la mujer se le parezca
Sueñas contemplando a lo largo la trayectoria
O simplemente cerrando los ojos ante la adorable tormenta que se llama tu mano
Mejor la vida

Mejor la vida con sus salas de espera
Cuando sabemos que nunca se nos hará entrar
Mejor la vida que esos establecimientos termales
Cuyo servicio es asegurado por collares
Mejor la vida desfavorable y larga
Aún cuando los libros se cerrasen aquí en los estantes menos suaves
Y cuando allá hiciese mejor tiempo que el mejor de todos hiciese un tiempo libre sí
Mejor la vida

Mejor la vida como fondo de menosprecio
De esta cabeza suficientemente hermosa
Como el antídoto de esa perfección que invoca y teme
La vida maquillaje de Dios
La vida como un pasaporte vírgen
Una pequeña ciudad como Pont-à-Mousson
Y como todo ya se ha expresado a sí mismo
Mejor la vida




Pièce fausse


A Benjamin Péret


Du vase en cristal de Bohême
Du vase en cris
Du vase en cris
Du vase
En cristal
Du vase en cristal de Bohême
Bohême
Bohême
Bohême
Hême hême oui Bohême
Du vase en cristal de Bo Bo
Du vase en cristal de Bohême
Aux bulles qu'enfant tu soufflais
Tu soufflais
Tu soufflais
Flais
Flais
Tu soufflais
Qu'enfant tu soufflais
Du vase en cristal de Bohême
Aux bulles qu'enfant tu soufflais
C'est là c'est là tout le poème
Aube éphé
Aube éphé
Aube éphémère de reflets
Aube éphé
Aube éphé
Aube éphémère de reflets





Moneda falsa


A Benjamin Péret

Del florero de cristal de Bohemia
Del florero de cris
Del florero de cris
Del florero de
De cristal
Del florero de cristal de Bohemia
Bohemia
Bohemia
De cristal de Bohemia
Bohemia
Bohemia
Bohemia
Hemia hemia sí Bohemia
Del florero de cristal de Bo Bo
Del florero de cristal de Bohemia
A las pompas que de niño soplabas
Soplabas
Soplabas
Plabas
Plabas
Soplabas
Que de niño soplabas
Del florero de cristal de Bohemia
A las pompas que de niño soplabas
Soplabas
Soplabas
Sí que de niño soplabas
Allí está allí todo el poema
Alba efí
Alba efí
Alba efímera de reflejos
Alba efí
Alba efí
Alba efímera de reflejos

Traducción de Miguel Ángel Frontán

viernes, 7 de enero de 2011

Alexis Piron: Un epitafio y un epigrama.




Mon épitaphe

 Ci-gît... Qui ? Ma foi, personne, rien.
 Un qui, vivant, ne fut valet ni maître,
 Juge, artisan, marchand, praticien,
 Homme des champs, soldat, robin, ni prêtre,
 Marguillier, même académicien,
 Ni frimaçon. Il ne voulut rien être
 Et vécut nul: en quoi certe il fit bien;
 Car après tout, bien fou qui se propose,
 Venu de rien et revenant à rien,
 D'être en passant ici-bas quelque chose !


Pour le soulagement des mémoires,
 et pour le mieux, j'ai cru devoir réduire
 cette épitaphe à deux vers:

 Ci-gît Piron, qui ne fut rien,
 Pas même académicien.


Ma dernière épigramme

 J'achève ici-bas ma route.
 C'était un vrai casse-cou.
 J'y vis clair, je n'y vis goutte;
 J'y fus sage, j'y fus fous.
 Pas à pas, j'arrive au trou
 Que n'échappent fou ni sage,
 Pour aller je ne sais où.
 Adieu, Piron, bon voyage!




Mi epitafio

 Aquí yace... ¿Quién? En realidad, nada ni nadie.
 Uno que en vida no fue señor ni lacayo,
 Ni juez, ni artesano, ni médico, ni comerciante,
 Ni campesino, ni soldado, ni abogado, ni cura,
 Tampoco sacristán, ni siquiera académico,
 Ni franmasón. Quiso ser nada
 Y vivió inútilmente, en lo que muy bien hizo,
 Ya que, después de todo, muy loco es quien desea,
 Viniendo de la nada y volviendo a la nada,
 Al pasar por aquí ser cosa alguna.



Para el alivio de la memoria
 he querido, felizmente,
 reducir este epitafio a dos versos:

 Aquí yace Piron, que nada fuera,
 Ni académico siquiera.



Mi último epigrama

 Mi ruta aquí abajo acabo.
 De cabeza fue un rompedero.
 Vi aquí claro, no vi nada;
 Sabio fui, loco aquí fui.
 Paso a paso llego al hueco
 Del que no escapa sabio ni loco,
 Para ir quién sabe adónde.
 Adiós Piron, y ¡buen viaje!

Traducción de Miguel Ángel Frontán.



sábado, 1 de enero de 2011

Marcel Schwob: Palabras de Monelle

NUESTRAS NOVEDADES MÁS RECIENTES



PAROLES DE MONELLE

Monelle me trouva dans la plaine où j’errais et me prit par la main.

– N’aie point de surprise, dit-elle, c’est moi et ce n’est pas moi ;
Tu me retrouveras encore et tu me perdras ;
Encore une fois je viendrai parmi vous ; car peu d’hommes m’ont vue et aucun ne m’a comprise ;
Et tu m’oublieras et tu me reconnaîtras et tu m’oublieras.

Et Monelle dit encore : je te parlerai des petites prostituées, et tu sauras le commencement.

Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle grelottait de froid. Mais « il fallait vivre », lui dit-elle. Ni toi, ni moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par une nuit de novembre, dans sa chambre, à l’hôtel de Cherbourg. Elle était de Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant venait de l’abandonner. Elle était simple et bonne ; sa voix avait un son très doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu’après le souvenir du son de sa voix l’émut jusqu’aux larmes et qu’il la chercha longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d’hiver.

Car, vois-tu, les petites prostituées ne sortent qu’une fois de la foule nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers Thomas de Quincey, le mangeur d’opium, défaillant dans la large rue d’Oxford sous les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle lui porta aux lèvres un verre de vin doux, l’embrassa et le câlina. Puis elle rentra dans la nuit. Peut-être qu’elle mourut bientôt. Elle toussait, dit de Quincey, le dernier soir que je l’ai vue. Peut-être qu’elle errait encore dans les rues ; mais, malgré la passion de sa recherche, quoiqu’il bravât les rires des gens auxquels il s’adressait, Anne fut perdue pour toujours. Quand il eut plus tard une maison chaude, il songea souvent avec des larmes que la pauvre Anne aurait pu vivre là près de lui ; au lieu qu’il se la représentait malade, ou mourante, ou désolée, dans la noirceur centrale d’un b… de Londres, et elle avait emporté tout l’amour pitoyable de son cœur.

Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent que si vous êtes très malheureux ; elles pleurent avec vous et vous consolent. La petite Nelly est venue vers le forçat Dostoïevski hors de sa maison infâme, et, mourante de fièvre, l’a regardé longtemps avec ses grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme les autres) a embrassé l’assassin Rodion après l’aveu de son crime. « Vous vous êtes perdu ! » a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se relevant soudain, elle s’est jetée à son cou, et l’a embrassé... « Non, il n’y a pas maintenant sur la terre un homme plus malheureux que toi ! » s’est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté en sanglots.

Comme Anne et celle qui n’a pas de nom et qui vint vers le jeune et triste Bonaparte, la petite Nelly s’est enfoncée dans le brouillard. Dostoïevski n’a pas dit ce qu’était devenue la petite Sonia, pâle et décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu’au bout Raskolnikoff dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s’en alla très doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé.

Aucune d’elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles n’osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu’elles ont à vous apprendre, et elles s’en vont. Elles viennent à travers le froid et la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs.

Vous ne les connaissez que pendant qu’elles sont compatissantes. Il ne faut pas penser à autre chose. Il ne faut pas penser à ce qu’elles ont pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l’horrible maison, Sonia ivre sur le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le marchand de vin d’une ruelle obscure étaient peut-être cruelles et obscènes. Ce sont des créatures de chair. Elles sont sorties d’une impasse sombre pour donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de la grande rue. En ce moment, elles étaient divines.
Il faut oublier tout le reste.

Monelle se tut et me regarda :
Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car, moi aussi, je suis une petite prostituée.

Et Monelle dit encore :
J’ai pitié de toi, j’ai pitié de toi, mon aimé.
Cependant je rentrerai dans la nuit ; car il est nécessaire que tu me perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t’échapperai encore.
Car je suis celle qui est seule.
Et Monelle dit encore :
Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu songeras que j’ai tous les autres noms.
Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n’a pas de nom.
Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à des prostituées sans intelligence ;
Et tu les verras tourmentées d’égoïsme et de volupté et de cruauté et d’orgueil et de patience et de pitié, ne s’étant point encore trouvées ;
Et tu les verras aller se chercher au loin ;
Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même ; et tu me perdras et je me perdrai.
Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée.

Et Monelle dit encore :
En ce jour une petite femme te touchera de la main et s’enfuira ;
Parce que toutes choses sont fugitives ; mais Monelle est la plus fugitive.
Et, avant que tu me retrouves, je t’enseignerai dans cette plaine, et tu écriras le livre de Monelle.

Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose.
– Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et au ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien ne doit être transmis ;
Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu et que le feu descendu du ciel remonte au ciel.

Et Monelle dit encore : je te parlerai de la destruction.

Voici la parole, : Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même, détruis autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres âmes.
Détruis tout bien et tout mal Les décombres sont semblables.
Détruis les anciennes habitations d’hommes et les anciennes habitations d’âmes ; les choses mortes sont des miroirs qui déforment.
Détruis, car toute création vient de la destruction.
Et pour la bonté supérieure il faut anéantir la bonté inférieure. Et ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal.
Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l’art ancien. Et ainsi l’art nouveau semble une sorte d’iconoclastie.
Car toute construction est faite de débris, et rien n’est nouveau en ce monde que les formes.
Mais il faut détruire les formes.

Et Monelle dit encore : je te parlerai de la formation.

Le désir même du nouveau n’est que l’appétence de l’âme qui souhaite se former.
Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs anciennes peaux.
Et les patients collecteurs d’anciennes peaux de serpent attristent les jeunes serpents parce qu’ils ont un pouvoir magique sur eux.
Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes serpents de se transformer.
Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit vert d’un fourré profond ; et une fois l’an les jeunes se réunissent en cercle pour brûler les anciennes peaux.
Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices.
Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toi-même.
Ne jette pas de décombres derrière toi ; que chacun se serve de ses propres ruines.
Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s’enfuir à la dérive.
Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme.
Pour tout désir nouveau, fais des dieux nouveaux.

Et Monelle dit encore : je te parlerai des dieux.
Laisse mourir les anciens dieux ; ne reste pas assis, semblable à une pleureuse auprès de leurs tombes ;
Car les anciens dieux s’envolent de leurs sépulcres ;
Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes ;
Que tout dieu s’envole, sitôt créé ;
Que toute création périsse, sitôt créée ;
Que l’ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu’elle soit broyée par lui ;
Que tout dieu soit dieu du moment.

Et Monelle dit encore : je te parlerai des moments.

Regarde toutes choses sous l’aspect du moment.
Laisse aller ton moi au gré du moment.
Pense dans le moment Toute pensée qui dure est contradiction.
Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.
Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.
Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.
Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.
Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.
Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre les choses.
N’attarde pas le moment : tu lasserais une agonie.
Vois : tout moment est un berceau et un cercueil que toute vie et toute mort te semblent étranges et nouvelles.

Et Monelle dit encore : Je te parlerai de la vie et de la mort.

Les moments sont semblables à des bâtons mi-partis blancs et noirs ;
N’arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés noires ;
Que chaque noirceur soit traversée par l’attente de la blancheur future.
Ne dis pas : je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la réalité entre la vie et la mort. Dis : maintenant je vis et je meurs.
Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses.
La rose d’automne dure une saison ; chaque matin elle s’ouvre ; tous les soirs elle se ferme.
Sois semblable aux roses : offre tes feuilles à l’arrachement de voluptés, aux piétinements des douleurs.
Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir.
Que toute douleur soit en toi le passage d’un insecte qui va s’envoler. Ne te referme pas sur l’insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces carabes noirs.
Que toute joie soit en toi le passage d’un insecte qui va s’envoler. Ne te referme pas sur l’insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces cétoines dorées.
Que toute intelligence luise et s’éteigne en toi l’espace d’un éclair.
Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera égale à celle des autres.
Aie la contemplation atomistique de l’univers.
Ne résiste pas à la nature. N’appuie pas contre les choses les pieds de ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais enfant.
Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir. Sois l’aube mêlée au crépuscule.
Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments.
N’attends pas la mort : elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la contre toi ; elle est comme toi-même.
Meurs de ta mort ; n’envie pas les morts anciennes. Varie les genres de mort avec les genres de vie.
Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour morte.

Et Monelle dit encore : je te parlerai des choses mortes.

Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents du ciel.
Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres ; car le phénix qui en renaîtrait serait le même.
Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas d’eux et ne pleure pas sur eux : oublie-les.
Ne te fie pas aux choses passées. Ne t’occupe point à construire de beaux cercueils pour les moments passés : songe à tuer les moments qui viendront.
Aie de la méfiance pour tous les cadavres.
N’embrasse pas les morts : car ils étouffent les vivants.
Aie pour les choses mortes le respect qu’on doit aux pierres à bâtir.
Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts dans des eaux nouvelles.
Souffle le souffle de ta bouche et n’aspire pas les haleines mortes.
Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne collectionne point d’enveloppes vides.
Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence.

Et Monelle dit encore : je te parlerai de tes actions.

Que toute coupe d’argile transmise s’effrite entre tes mains. Brise toute coupe où tu auras bu.
Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute lampe ancienne est fumeuse.
Ne te lègue rien à toi-même, ni plaisir, ni douleur.
Ne sois l’esclave d’aucun vêtement, ni d’âme, ni de corps.
Ne frappe jamais avec la même face de la main.
Ne te mire pas dans la mort ; laisse emporter ton image dans l’eau qui court.
Fuis les ruines et ne pleure pas parmi.
Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la journée ; mets-toi à nu à tous les moments.
Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en avant.
Ne digère pas les jours passés : nourris-toi des choses futures.
Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes ; confesse devant toi les choses futures.
Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de toute apparence. Mais quitte l’apparence, et ne te retourne pas.
Ne te retourne jamais : derrière toi accourt le halètement des flammes de Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées.
Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu regardes en toi, que tout soit blanc.
Ne t’étonne de rien par la comparaison du souvenir ; étonne-toi de tout par la nouveauté de l’ignorance.
Étonne-toi de toute chose ; car toute chose est différente dans la vie et semblable dans la mort.
Bâtis dans les différences ; détruis dans les similitudes.

Ne te dirige pas vers des permanences ; elles ne sont ni sur terre ni au ciel.
La raison étant permanente, tu la détruiras, et la laisseras changer ta sensibilité.
Ne crains pas de te contredire : il n’y a point de contradiction dans le moment.
N’aime pas ta douleur ; car elle ne durera point.
Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau qui tombent.

Sois oublieux de toutes choses.
Avec un poinçon acéré tu t’occuperas à tuer patiemment tes souvenirs comme l’ancien empereur tuait les mouches.
Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu’à l’avenir.
Ne te souviens, pas et ne prévois pas.
Ne dis pas : je travaille pour acquérir : je travaille pour oublier. Sois oublieux de l’acquisition et du travail.
Lève-toi contre tout travail ; contre toute activité qui excède le moment, lève-toi.
Que ta marche n’aille pas d’un bout à un autre ; car il n’y a rien de tel ; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée.
Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit.
La main droite doit ignorer ce que vient de faire la main droite.
Ne te connais pas toi-même.
Ne te préoccupe point de ta liberté : oublie-toi toi-même.

Et Monelle dit encore : je te parlerai de mes paroles.
Les paroles sont des paroles tandis qu’elles sont parlées.
Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence.
Écoute mes paroles parlées et n’agis pas selon mes paroles écrites.

Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste ; car elle devait rentrer dans la nuit.

Et elle me dit de loin :
Oublie-moi et je te serai rendue.

Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle.

MARCEL SCHWOB



PALABRAS DE MONELLE

Monelle me encontró en la llanura donde yo erraba y me tomó de la mano.

—No te sorprendas —me dijo—, soy y no soy yo;
Volverás a encontrarme une vez más y me perderás;
Volveré a estar entre ustedes, ya que pocos hombres me han visto y ninguno me ha comprendido,
Y me olvidarás y me reconocerás y me olvidarás.

Y Monelle dijo también: te hablaré de las pequeñas prostitutas y conocerás el comienzo.

Bonaparte el homicida, a los dieciocho años, encontró junto a las puertas de hierro del Palacio Real a una pequeña prostituta, que tenía tez pálida y tiritaba de frío. Pero ella le dijo que “había que vivir”. Ni tú ni yo sabemos el nombre de aquella muchachita que Bonaparte, una noche de noviembre, se llevó a su cuarto del hotel de Cherburgo. Era bretona, de Nantes. Se sentía débil y cansada y su amante acababa de abandonarla. Era sencilla y buena; su voz tenía un sonido muy dulce. Bonaparte recordó todo aquello. Y yo creo que, más tarde, el recuerdo del sonido de su voz lo conmovió hasta las lágrimas y la buscó durante mucho tiempo, sin volver a verla nunca, en las noches de invierno.

Ya que, ¿sabes?, las pequeñas prostitutas salen sólo una vez de la muchedumbre nocturna para llevar a cabo un acto de bondad. La pobre Anne fue hacia Thomas de Quincey, el comedor de opio, que desfallecía en la ancha calle de Oxford debajo de las grandes lámparas encendidas. Con los ojos húmedos, le llevó a los labios un vaso de vino dulce, lo besó y lo mimó. Luego volvió a hundirse en la noche. Quizás murió poco después. Tosía, dice De Quincey, la última noche que la vi. Quizás todavía erraba por las calles; pero, a pesar de la pasión con que la buscó, aunque desafiase las risas de aquellos a quienes se dirigía, perdió a Anne para siempre. Cuando tuvo, más tarde, una casa acogedora, pensó a menudo con lágrimas en los ojos que la pobre Anne podría haber vivido allí con él; en vez de lo cual se la imaginaba enferma, o moribunda, o desamparada, en la negrura central de un lupanar de Londres; y se había llevado con ella todo el amor piadoso de su corazón.

Ellas, ¿sabes?, lanzan hacia ustedes un grito de compasión y les acarician las manos con sus manos descarnadas. Solamente los comprenden cuando son muy desdichados; lloran con ustedes y los consuelan. La pequeña Nelly salió de su infame casa para ir al encuentro del presidiario Dostoievsky y, moribunda de fiebre, lo miró largo tiempo con sus grandes y temblorosos ojos negros. La pequeña Sonia (existió como las demás) besó al asesino Rodión después que éste confesase su crimen. “Estás perdido”, le dijo ella en tono de desesperación. E incorporándose, súbitamente, se le arrojó al cuello y lo besó… “¡No, en toda la tierra no hay ahora un hombre más desdichado que tú!”, exclamó en un arranque de piedad y, de pronto, estalló en sollozos.

Como Anne y aquella que carece de nombre y salió al encuentro del joven y triste Bonaparte, la pequeña Nelly se hundió en la niebla. Dostoievsky no dijo qué había sido de la pequeña Sonia, pálida y demacrada. Ni tú ni yo sabemos si pudo ayudar hasta el final a Raskolnikof en su expiación. No lo creo. Murió muy dulcemente en sus brazos, después de sufrir demasiado y amar demasiado.

Ninguna de ellas, ¿sabes?, puede quedarse con ustedes. Estarían demasiado tristes y tienen vergüenza de quedarse. Cuando ustedes ya no lloran no se atreven a mirarlos. Les enseñan la lección que tenían para enseñarles y se van. Llegan, a través del frío y de la lluvia, a besarlos en la frente y a secarles los ojos, y las horrorosas tinieblas vuelven a apoderarse de ellas. Porque quizás tengan que ir a otra parte.

Ustedes sólo las conocen mientras son caritativas. No hay que pensar en nada más. No hay que pensar en lo que han podido hacer en las tinieblas. Nelly en la horrible casa, Sonia borracha en el banco del bulevar, Anne volviendo a llevar el vaso vacío al despacho de vino de una callejuela oscura, eran quizás crueles y obscenas. Son mujeres de carne. Salieron de un callejón oscuro para dar un beso de piedad bajo la lámpara encendida de la calle principal. En ese momento eran divinas.
Hay que olvidar todo lo demás.

Monelle calló y me miró:
He salido de la noche, dijo, y volveré a la noche. Porque yo también soy una pequeña prostituta.

Y Monelle dijo también:
Tengo piedad de ti, tengo piedad de ti, amado mío.
Sin embargo volveré a la noche: porque es necesario que me pierdas antes de volver a encontrarme. Y si me vuelves a encontrar huiré nuevamente de ti.
Porque yo soy la que está sola.

Y Monelle dijo también:
Porque estoy sola me llamarás Monelle. Pero no olvidarás que poseo todos los otros nombres.
Y yo soy esta y aquella y la que no tiene nombre.
Y te llevaré con mis compañeras, que son yo misma y semejantes a prostitutas sin inteligencia;
Y las verás, atormentadas por el egoísmo y la voluptuosidad y la crueldad y el orgullo y la paciencia y la piedad, porque todavía no se han encontrada a sí mismas;
Y las verás ir a buscarse a lo lejos;
Y tú mismo me encontrarás y yo misma me encontraré; y me perderás y te perderé.
Porque soy aquella a la que se pierde en cuanto se la encuentra.

Y Monelle dijo también:
Ese día una mujercita te tocará con la mano y huirá;
Ya que todas las cosas son fugitivas, pero Monelle es la más fugitiva.
Y antes que vuelvas a encontrarme, te enseñaré en esta llanura y tú escribirás el libro de Monelle.

Y Monelle me tendió una férula ahuecada en la que ardía un filamento rosa.
—Toma esta antorcha —me dijo— y quema. Quémalo todo en la tierra y en el cielo. Y quiebra y apaga la férula una vez que hayas quemado todo, ya que nada tiene que ser transmitido;
A fin de que seas un nartecóforo y destruyas con el fuego y el fuego que bajó del cielo vuelva a subir al cielo.

Y Monelle dijo también: te hablaré de la destrucción.

Esta es la palabra: destruye, destruye, destruye. Destruye en ti mismo, destruye en torno a ti. Haz lugar para tu alma y para las otras almas.
Destruye todo el bien y todo el mal. Los escombros son similares.
Destruye las antiguas moradas de los hombres y las antiguas moradas de las almas; las cosas muertas son espejos deformantes.
Destruye, ya que toda creación proviene de la destrucción.
Y para alcanzar la bondad superior hay que aniquilar la bondad inferior. Y así el nuevo bien parece estar saturado de mal.
Y para imaginar un nuevo arte hay que romper el arte antiguo. Y así el arte nuevo parece ser una especie de iconoclastia.
Porque toda construcción está hecha de ruinas, y nada es nuevo en este mundo fuera de las formas.
Pero hay que destruir las formas.

Y Monelle dijo también: te hablaré de la formación.

El deseo mismo de lo nuevo no es más que el apetito del alma que desea formarse.
Y las almas desechan las formas antiguas así como las serpientes sus viejos pellejos.
Y los pacientes recolectores de viejos pellejos de serpiente contristan a las jóvenes serpientes porque tienen un poder mágico sobre ellas.
Porque quien posee los viejos pellejos de serpiente impide a las jóvenes serpientes que se transformen.
Por eso las serpientes despojan su cuerpo en el canal verde de una profunda espesura; y una vez por año las jóvenes se reúnen en círculo para quemar sus viejos pellejos.
Aseméjate entonces a las estaciones destructoras y formadoras.
Edifica tu casa tú mismo y quémala tú mismo.
No arrojes escombros detrás de ti; que cada uno se valga de sus propias ruinas.
Nunca construyas en la noche pasada. Deja que tus edificios se vayan a la deriva.
Contempla nuevos edificios con cada mínimo impulso de tu alma.
Para todo deseo nuevo, haz dioses nuevos.

Y Monelle dijo también: te hablaré de los dioses.

Deja morir a los antiguos dioses; no permanezcas sentado, semejante a una plañidera al lado de sus tumbas;
Porque los antiguos dioses abandonan sus sepulcros;
Y no protejas a los dioses jóvenes envolviéndolos con vendas;
Que todo dios levante el vuelo no bien creado;
Que toda creación perezca no bien creada;
Que el antiguo dios ofrezca su creación al dios joven para que sea destruida por él;
Que todo dios sea dios del momento.

Y Monelle dijo también: te hablaré de los momentos.

Mira todas las cosas bajo el aspecto del momento.
Deja que tu yo siga el capricho del momento.
Piensa en el momento. Todo pensamiento que dura es contradicción.
Ama el momento. Todo amor que dura es odio.
Sé sincero con el momento. Toda sinceridad que dura es mentira.
Sé justo con el momento. Toda justicia que dura es injusticia.
Actúa sobre el momento. Toda acción que dura es un reino difunto.
Sé feliz con el momento. Toda dicha que dura es desdicha.
Ten respeto por todos los momentos, y no establezcas nunca vínculos entre las cosas.
No retrases el momento: quedaría una agonía.
Mira: todo momento es cuna y féretro; que toda vida y toda muerte te parezcan extrañas y nuevas.

Y Monelle dijo también: te hablaré de la vida y de la muerte.

Los momentos son parecidos a tizas mitad blancas y mitad negras;
No organices tu vida por medio de dibujos hechos con las mitades blancas, porque hallarás luego los dibujos hechos con las mitades negras;
Que cada negrura esté atravesada por la espera de la blancura por venir.
No digas: vivo ahora y moriré mañana. No dividas la realidad entre la vida y la muerte. Di: ahora vivo y muero.
Agota a cada momento la totalidad positiva y negativa de las cosas.
La rosa otoñal dura una estación; cada mañana se abre, todas las noches se cierra.
Aseméjate a las rosas: ofrécele tus pétalos al desgarro de los placeres, al pisoteo de los dolores.
Que todo éxtasis agonice en ti, que todo placer desee morir.
Que todo dolor sea en ti el paso de un insecto que va a alzar el vuelo. No te limites al insecto chupador. No te enamores de esas cetonias doradas.
Que toda inteligencia brille y se apague en ti lo que dura un relámpago.
Que tu dicha esté dividida en fulguraciones. Así tu parte de alegría será igual a la de los demás.
Cultiva la contemplación atomística del universo.
No resistas a la naturaleza. No apoyes en las cosas los pies de tu alma. Que tu alma no aparte la cara como el niño malo.
Ve en paz con la luz roja de la mañana y el resplandor gris de la noche. Sé la aurora mezclada con el crepúsculo.
Mezcla la muerte con la vida y divídelo en momentos.
No esperes la muerte: está en ti. Sé su compañero y mantenla pegada a ti; la muerte es como tú mismo.
Muere de tu muerte; no envidies las muertes antiguas. Varía los tipos de muerte con los tipos de vida.
Ten toda cosa incierta por viva, toda cosa cierta por muerta.

Y Monelle dijo también: te hablaré de las cosas muertas.

Quema cuidadosamente a los muertos y arroja sus cenizas a los cuatro vientos del cielo.
Quema cuidadosamente las acciones pasadas y aplasta las cenizas, porque el fénix que renacería de ellas sería el mismo.
No juegues con los muertos y no les acaricies el rostro. No te rías de ellos y no los llores: olvídalos.
No te fíes de las cosas pasadas. No te ocupes de construir hermosos féretros para los momentos pasados: piensa en matar los momentos que vendrán.
Desconfía de todos los cadáveres.
No beses a los muertos, porque éstos asfixian a los vivos.
Ten por las cosas muertas el respeto que se les debe a las piedras que sirven para edificar.
No te manches las manos a lo largo de los renglones gastados. Purifica tus dedos en aguas nuevas.
Respira el hálito de tu boca y no aspires los alientos muertos.
No contemples las vidas pasadas más que tu vida pasada. No colecciones sobres vacíos.
No lleves en ti un cementerio. Los muertos dan pestilencia.

Y Monelle dijo también: te hablaré de tus actos.

Que toda copa de arcilla transmitida se haga polvo en tus manos. Rompe toda copa en la que hayas bebido.
Sopla la lámpara de vida que el corredor te tiende. Porque toda lámpara antigua echa humo.
No te legues nada a ti mismo, ni placer ni dolor.
No seas esclavo de ropa alguna, ni de alma ni de cuerpo.
Nunca golpees con el mismo lado de la mano.
No te contemples en la muerte; deja que a tu imagen se la lleve el agua que corre.
Huye de las ruinas y no llores en medio de ellas.
Cuando te sacas la ropa por la noche, desvístete de tu alma del día; desnúdate en todo momento.
Toda satisfacción te parecerá mortal. Hazla avanzar a latigazos.
No digieras los días pasados: aliméntate de las cosas futuras.
No confieses las cosas pasadas, ya que están muertas; confiesa ante ti las cosas futuras.
No bajes a cortar las flores a lo largo del camino. Confórmate con cualquier apariencia. Pero deja la apariencia y no mires hacia atrás.
Nunca mires hacia atrás: hacia ti avanzan las llamas jadeantes de Sodoma y te convertirías en estatua de lágrimas petrificadas.
No mires detrás de ti. No mires demasiado delante de ti. Si miras en ti que todo sea blanco.
Que nada te sorprenda, por compararlo en el recuerdo; que todo te sorprenda por la novedad de la ignorancia.
Que todas las cosas te sorprendan, porque todas las cosas son diferentes en la vida y semejantes en la muerte.
Edifica en las diferencias; destruye en las similitudes.
No te dirijas hacia las permanencias, ya que no están ni en la tierra ni el cielo.
La razón, que es permanente, la destruirás, y le dejarás cambiar tu sensibilidad.
No temas contradecirte: no hay contradicción en el momento.
No ames tu dolor, ya que no durará.
Piensa en tus uñas que crecen y en las escamitas de tu piel que se caen.
Echa al olvido todas las cosas.
Con un punzón acerado te dedicarás a matar pacientemente tus recuerdos, así como el antiguo emperador mataba las moscas.
No hagas durar tu felicidad del recuerdo hasta el futuro.
No recuerdes y no preveas.
No digas: trabajo para adquirir, sino trabajo para olvidar. Echa al olvido la adquisición y el trabajo.
Rebélate contra todo trabajo; contra toda actividad que exceda el momento, rebélate.
Que tu andar no vaya de una punta a la otra, ya que no existe tal cosa; pero que cada uno de tus pasos sea una proyección corregida.
Borrarás con tu pie izquierdo la huella de tu pie derecho.
La mano derecha debe ignorar lo que acaba de hacer la mano derecha.
No te conozcas a ti mismo.
No te preocupes en absoluto por tu libertad: olvídate de ti mismo.

Y Monelle dijo también: te hablaré de mis palabras.

Las palabras son palabras mientras se las dice.
Las palabras conservadas están muertas y engendran pestilencia.
Guíate por mis palabras habladas y no actúes según mis palabras escritas.

Después de hablarme así en la llanura, Monelle calló y se puso triste, porque tenía que volver a hundirse en la noche.
Y, de lejos, me dijo:
Olvídame y volverás a encontrarme.
Y miré hacia la llanura y vi alzarse a las hermanas de Monelle.