domingo, 18 de agosto de 2013

Rainer Maria Rilke: Vergeles - Poema XLI

VERGERS
XLI

Ô nostalgie des lieux qui n'étaient point
assez aimés à l'heure passagère,
que je voudrais leur rendre de loin
le geste oublié, l'action supplémentaire !

 Revenir sur mes pas, refaire doucement
 — et cette fois, seul — tel voyage,
 rester à la fontaine davantage,
toucher cet arbre, caresser ce banc...

Monter à la chapelle solitaire
que tout le monde dit sans intérêt ;
pousser la grille de ce cimetière,
se taire avec lui qui tant se tait.

Car n'est-ce pas le temps où il importe
de prendre un contact subtil et pieux ?
Tel était fort, c'est que la terre est forte ;
et tel se plaint : c'est qu'on la connaît peu








VERGELES
XLI

OH nostalgia de sitios que no fueron
bastante amados en la hora huidiza,
¡cómo querría darles desde lejos
el gesto que olvidé, la acción faltante!

Volver sobre mis pasos, repetir
—solo, esta vez—, despacio, cierto viaje,
quedarme un poco más junto a la fuente,
acariciar ese árbol y ese banco...


Subir a la capilla solitaria,
carente de interés, según se dice;
abrir la reja de ese cementerio
y callarse con él, que tanto calla.


¿No ha llegado la hora en que debemos
tender lazos sutiles y piadosos?
Éste era fuerte, porque la tierra es fuerte;
y aquél se queja porque mal la conoce.


Traducción de Carlos Cámara y Miguel Ángel Frontán ©Vergeles. Ediciones De La Mirándola, 2012.



martes, 6 de agosto de 2013

Jean Lorrain: ¡Él!


De Jean Lorrain, emblemático exponente del decadentismo francés, autor de obras delicadamente perversas como Monsieur de Phocas, Monsieur de Bougrelon o La maldición de los Noronsoff, un conmovedor homenaje póstumo a otro gran maldito de la literatura.




LUI !


« Et quand j' aurai été voir le bateau ! Avec celui de Bône, met­tons trois buts de flânerie par semaine ! Les quais, je l'avoue, s'animent un peu ces jours-là, et tout Ajaccio y afflue, depuis les offi­ciers de la garnison jusqu'aux commissionnaires de la gare, pour voir débarquer la jolie étrangère qui n'arrive jamais ; car j'en suis là : je n'ai pas encore rencontré par vos rues une femme digne d'être suivie. Quelle distraction m'offrirez-vous ?
« Les excursions, il n'y faut pas songer. La neige tient la montagne ; à cinq cents mètres de hauteur tout est blanc, le fond du golfe a l'air d'une vallée de l'Engadine, et tenter la traditionnelle promenade du Salario, au-dessus de la ville, c'est ris­quer la bronchite ; quant à la Punta di Pozzo di Borgo, les quintes me prennent en y pensant : il y gèle...
Les autres années, un service de bateaux permettait des excursions en mer, on pouvait, en traversant le golfe, prendre des bains d'air salé et de soleil ; les plages de l'Isolella, de Porticio et de Chiavari, de l'autre côté de la baie, formaient autant de havres et d'escales. Cet hiver, l'unique bateau qui faisait le service est en réparation à Marseille, et, pour aller à Chiavari visiter le pénitencier arabe, il faut six heures de voiture, c'est-à-dire partir à l'aube et rentrer le soir, dans l'air glacé de la nuit.
« Ah ! le pays est tout à fait gai et je vous rends grâces de m'y avoir fait venir. Je ne vous parle pas des soirées : il est convenu qu'un malade doit se coucher à neuf heures ; mais, le jour, que diable voulez-vous que je fasse de mes journées ? Réglez-moi l'emploi de mes heures. Vous ne me voyez pas faisant des visi­tes au préfet ! Me voyez-vous jouant au tennis avec la colonie étrangère et ramassant la balle de miss Arabella Smithson, la jeune Écossaise phtisique, ou portant la raquette de Mme Edwige Stropfer, la maîtresse de la pension suisse, qui flirte, paraît-il, avec un cocher indigène et ne dédaigne pas les pêcheurs ! Terribles, ces glaciers de l'Oberland, ils deviennent volcans sur leurs vieux jours. Vous ne m'évo­quez pas davantage me balançant à vie dans un roking-chair, enve­loppé de tartans et coiffé de fourrure, comme les Anglais vannés et les Allemands goutteux de cet hôtel ; le jardin en est splendide, je vous l'accorde : palmiers, cédratiers, mimo­sas et agaves avec panorama unique, la mer au fond, la ville à gauche et le cimetière à droite, à deux pas. On y est porté de suite, mais j'ai peu de goût pour les maisons de santé, et si soleilleux que soit le site, je n'em­plirai pas de ma toux ce jardin d'hô­pital... car votre hôtel est un hôpi­tal, service de premier ordre, mais les couloirs fleurent la créosote et les chambres embaument le phénol. Chaque pensionnaire, à chaque repas, prend ses deux perles livoniennes.
« Ah ! docteur, vous saviez ce que vous faisiez en me mettant ici ! Vous faites d'une pierre deux coups, cha­que fois que vous me rendez visite ! Je fais partie de votre tournée du matin. Tout cela, je vous le pardonne et même la nourriture fade et les viandes éternellement bouillies, mal déguisées de sauces rousses, et l'uni­que dessert : noix, figues, mandari­nes et raisins secs, que je chipote en cet hôtel. Ce régime m'a rendu l'appétit. Je meurs de faim et mes fringales m'ont fait découvrir cette bonne Mme Mille, cette exquise et chère Mme Mille, l'aimable pâtis­sière du cours Napoléon, ronde, par­lante et si accorte, qui confectionne de si succulentes terrines de merles et de si friandes compotes de cédrat.
« Et sa liqueur de myrte ! À s'en sucer les dents, à s'en lécher les lèvres ! Je vous pardonne tout en faveur de cette fine liqueur ; mais de grâce, docteur, employez-moi mon temps, fixez-moi un horaire. »
Et le docteur, tout en caressant d'une main... perplexe la soie brune et brillante d'une barbe soignée (toute une attitude, mieux qu'une attitude, un poème et une séduction la main longue et baguée du docteur dans les poils frisés et luisants de cette barbe, et quelle indécision dans le geste dont il la lissait), et le doc­teur donc, tout en caressant le floconnement parfumé de son menton : « Nous avons un mois de janvier imprévu, tout à fait déroutant, cet hiver. Songez qu'il neige à Marseille. Avez-vous vu le départ des diligen­ces cours Napoléon, tous les matins, à onze heures ? très curieux, très pittoresque. Vous verrez là de vrais Corses.
« En costume national, en velours côtelé et à grandes barbes blanches, le type Bellacoscia qui tint pendant trente-deux ans le maquis, toutes les cartolina posta l'ont reproduit ; j'en achète une tous les matins au portier de l'hôtel pour l'envoyer à une petite amie de France : elles croient, les chères créatures, que je suis en péril et frissonnent délicieu­sement. » — « Le type Bellacoscia, il ne faut pas me la faire, Mme Mille m'a confié qu'on les costumait ainsi à la Préfecture, ceci correspondant aux goûts des hiverneurs étrangers. Je n'irai donc pas voir partir vos diligences, je connais celles d'Algé­rie, elles sont construites sur le même modèle... les vôtres sont encore plus incommodes et plus peti­tes avec leurs panneaux peints en vert et en rouge sombre ; on dirait des fournées de camerera mayor à voir toutes les voyageuses en deuil... Et dire que Bonaparte prit un de ces courriers pour gagner Bastia par Vizzavona et Corte, quand il partit pour Brienne... Je connais le cou­plet... Il y a aussi le pèlerinage à la Maison Bonaparte et la visite au musée avec les souvenirs de Napo­léon ; mais je n'ai pas tous les jours l'âme de Jean de Mitty.

L'Angleterre prit l'aigle et l'Autriche l'aiglon.

« Le succès de M. Rostand nous a un peu blasés, nous autres conti­nentaux, sur l'épopée du géant his­torique. Je m'étonne que vous ne m'ayez pas encore proposé d'aller à la gare assister à l'arrivée des trains ; les montagnards en vendetta, le fusil sur l'épaule, à peine sur le quai, commençant par décharger leur arme, le port de l'escopette chargée étant interdit en ville, ces petites formalités locales organisent parfois des feux de peloton intéressants entre deux trains ; mais, que voulez-vous ? tout cela me laisse froid. J'ai trop roulé de par le monde : mes souvenirs de Sicile me défendent contre la Corse et le pittoresque me trouve récalcitrant»
« Bon ! voilà le soleil qui nous quitte!... Adieu, lumière d'Afrique; regardez-moi la mélancolie de la baie dans cette brume : tout le paysage est d'un bleu triste et atténué d'ar­doise ; sont-elles assez d'exil, ces montagnes à la plombagine ? »
Le docteur, navré, ne disait plus rien : le nez sur son assiette, il man­geait, doucement résigné à mes doléances et au menu de l'hôtel ; nous achevions de déjeuner dans la lumière tamisée de stores d'une grande galerie vitrée, réfugiés là, dans le prudent effroi de la table d'hôte ; nous étions, d'ailleurs, les derniers demeurés à table, les autres déjeuneurs déjà répandus dans le jardin et lézardant au soleil, dans un engoncement de plaids, de châles et de pèlerines comme seuls Anglais et Allemands en promènent à travers le monde ; phtisies d’outre-Rhin et spleens d'outre-Manche voisinaient là, à l'ombre grêle et bleue des pal­miers ; l'or en boule des mimosas et les thyrses ensanglantés des cactus à fleurs rouges préparaient en décor l'azur adouci des montagnes et du golfe ; c'était la mélancolie atténuée, le charme ouaté d'un paysage pour poitrinaires et globe-trotters, exté­nués de civilisations, venant s'échouer dans un havre d'exil et de somno­lente agonie entre les oliviers, les chênes verts et la mer.
À ce moment, le soleil reparu fit étinceler la neige des cimes, le golfe étala et, du même coup, accusa cruel­lement la bile et la chlorose des teints, la lassitude des yeux et des sourires ; en même temps que la veulerie éreintée des visages ; les promeneu­ses du jardin apparurent avachies et vannées, comme autant de vieux sacs de nuit fatigués.
Qu'étais-je venu faire dans cette remise pour très anciens objets de voyage ? Je sentais en moi la montée d'une sourde rancune, un vent d'in­justice me soulevait contre le docteur, en même temps que commençait à peser un pénible silence.
Tout à coup, la porte vitrée de la table d'hôte s'ouvrit toute grande... et géant, avec sa forte carrure, son estomac bombé et sa face lourde, aux bajoues tombantes, Il apparut, car c'était Lui, à ne pouvoir s'y mépren­dre : c'étaient ses grands yeux à fleur de tête et leurs paupières pesan­tes, c'était son profil régulier, ses lèvres épaisses et son menton gras de jouisseur, toute cette face de médaille d'Augustule de la décadence, rachetée par la grâce du sourire et la grande beauté du regard, car il avait aussi de Lui les prunelles limpides et pensives, la démarche lente, et jusqu'à la fleur rare à la boutonnière ; c'était Lui, mais rajeuni de vingt ans, Lui dans tout l'éclat de ses triomphes de poète et d'auteur, le Lui choyé, adulé, courtisé, que se disputaient à coups de dollars Londres et New-York ; et, comme je le savais mort, et dans quelle misère et quel abandon ! le double mystérieux du portrait de Dorian Gray s'imposait, impérieux, à mon souvenir : je risquai l'impo­litesse de me retourner brusquement sur ma chaise, pour suivre plus long­temps des yeux l'effarante ressem­blance : elle était frappante ; Sosie n'était pas plus Sosie ; une jeune femme accompagnait le faux Oscar, élégante, et, comme son compagnon d'Agence Cook d'Outre-Manche, des cheveux blonds et lisses, aux longs pieds solides, aux chaussures sans talons.
« Le portrait de Dorian Gray, pensait mon docteur à voix haute, nous avons pensé ensemble. — À croire à un revenant, n'est-ce pas ? Quelle histoire d'outre-tombe on pourrait écrire sur cette ressemblance goblin-story, comme ils disent à Londres, le beau sujet de Christmas-tale. J'aurais rencontré cet Anglais à bord, dans la nuit du 31 décembre, que j'aurais cru à un intersigne… Vous voyez-vous la nuit, sur le pont d'un paquebot, en pleine mer remueuse et sinistre et, tout à coup, ce faux Oscar apparais­sant... — Brr, jour des Morts en mer. C'est un accident de race, d'étranges analogies peuvent y fleu­rir ; en tous cas, bien gênante pour cet Anglais, cette fatale ressemblance. — Oui, on peut le croire ressuscité. Savez-vous que vous tenez mal vos promesses, homme de peu de parole que vous êtes. Cette histoire du Christ et de Lazare de ce pauvre Wilde que vous avez annoncée à son de trompe, vous nous la devez tou­jours, vous savez. — Soit, je vous la dirai donc, car elle est pleine de mélancolie et cadre bien avec ce golfe et ce décor ensoleillé d'hiver ; mais je n'aurai pour vous la conter ni la lenteur voulue de sa diction modulée et précieuse, ni le souligne­ment définitif de son geste ; d'ail­leurs, c'est avec une légère variante le texte même de l'Évangile. Donc Lazare était mort, descendu au tom­beau, et sur la route de Béthanie, Marthe venue à la rencontre de Jésus, lui avait dit en pleurant : «Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Et une fois arrivé dans la maison des deux soeurs, Marie s'était jetée aux pieds de Jésus et lui avait dit, elle aussi : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Et Jésus voyant qu'elle pleurait et que les Juifs venus avec elle pleu­raient aussi, frémit en son esprit et se troubla lui-même ; puis il dit : « Où l'avez-vous mis ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, venez et voyez ! » Alors Jésus pleura et les Juifs dirent entre eux : « Voyez comme il l'aimait ! » Mais il y en eut quelques-uns qui dirent : « Ne pouvait-il empêcher qu'il ne mourût! » Et Jésus frémissant alla au tombeau. C'était une grotte et elle était fer­mée d'une pierre qu'on y avait pla­cée. Jésus dit : « Ôtez la pierre ! » Marthe, sœur de celui qui était mort, dit alors : « Seigneur, il sent déjà mauvais, car il est mort depuis quatre jours », Mais Jésus lui répon­dit : « Ne vous ai-je pas promis que si vous aviez la foi, vous verriez la gloire de Dieu ! » Ils otèrent donc la pierre, et Jésus levant les yeux au ciel, se mit en prière et puis, ayant prié, il s'approcha de la grotte et cria d'une voix forte : « Lazare, sortez ! » Et soudain celui qui était mort se leva, ayant les mains et les pieds liés de bandes et le visage enveloppé d'un linge, et Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le mar­cher ! »

« Mais (ici commence la variante du poète) Lazare ressuscité demeu­rait triste ; au lieu de tomber aux pieds de Jésus, il se tenait à l'écart avec un air de reproche et, Jésus s'étant avancé vers lui : « Pourquoi m'as-tu menti, lui dit Lazare, pour­quoi mens-tu encore en leur parlant du ciel et de la gloire de Dieu ? Il n'y a rien dans la mort, rien, et celui qui est mort est bien mort ; je le sais, moi qui reviens de là-bas ! » Et Jésus, un doigt sur sa bouche et avec un regard implorant vers Lazare, répondit : Je le sais, ne leur dis pas ! »

JEAN LORRAIN - Heures de Corse (1905)



¡Él!


—¡Y aunque vaya a ver el barco! ¡Y también el de Bône, digamos tres destinos de paseo por semana! Los muelles, lo confieso, se animan un poco esos días, y todo Ajaccio acude allí, desde los oficiales de la guarnición hasta los comisionistas de la estación, para ver desembarcar a la bonita extranjera que nunca llega; ya que en esa situación me encuentro: aún no he encontrado en sus calles una mujer digna de que se la siga. ¿Qué distracción me ofrecerá usted?
»En las excursiones mejor no pensar. La nieve ocupa la montaña; a cinco metros de altura todo es blanco, el fondo del golfo parece un valle de la Engadina, e intentar el tradicional paseo del Salario, más arriba de la ciudad, es arriesgarse a pescar una bronquitis; en cuanto a la Punta di Pozzo di Borgo, me dan accesos de tos de sólo pensar en ella: allí hace un frío de helarse… Los otros años, un servicio de barcos permitía hacer excursiones por mar, se podía, cruzando el golfo, tomar baños de aire salado y de sol; las playas de Isolella, de Portico y de Chiavari, del otro lado de la bahía, formaban otros tantos remansos y escalas. Este invierno, el único barco que prestaba ese servicio se encuentra en reparación en Marsella, y para ir a Chiavari a visitar la penitenciaría árabe hacen falta seis horas en coche, es decir salir al amanecer y volver por la noche, en el aire helado de la noche.
»¡Ah, estas tierras son muy alegres y le doy a usted las gracias por haberme hecho venir! De las noches no le hablo: estamos de acuerdo en que un enfermo tiene que acostarse a las nueve; pero de día, ¿qué quiere usted que haga yo de día? Organíceme mis horarios. ¡No se le ocurrirá que vaya a visitar al prefecto! ¿Me ve a mí jugando al tenis con la colonia extranjera y recogiéndole la pelota a miss Arabella Smithson, la joven escocesa tísica, o llevándole la raqueta a la señora Edwige Stropfer, la patrona de la pensión suiza, que, según parece, coquetea con un cochero del lugar y no desdeña a los pescadores? Esos glaciares del Oberland son terribles, y con la vejez se convierten en volcanes. Tampoco se imagine que voy pasarme toda la vida hamacándome en una mecedora, envuelto en mantas a cuadros y con un gorro de piel en la cabeza, como los ingleses reventados y los alemanes gotosos de este hotel; el jardín es espléndido, se lo concedo: palmeras, cidros, mimosas y pitas con panorama único, el mar al fondo, la ciudad a la izquierda y el cementerio a la derecha, a dos pasos. A uno lo llevan allí de inmediato, pero a mí poco me gustan los sanatorios, y por más soleado que sea el lugar no llenaré con mi tos este jardín de hospital…, ya que su hotel es un hospital, servicio de primera, pero los corredores huelen a creosota y las habitaciones tienen una fragancia de fenol. Cada pensionista, en cada comida, toma sus dos perlas antigastrálgicas.
»¡Ah, doctor, usted sabía lo que hacía al ponerme aquí! ¡Usted mata dos pájaros de un tiro, cada vez que viene a verme! Formo parte de su recorrida de la mañana. Todo eso se lo perdono, e incluso el alimento insípido y las carnes eternamente hervidas, mal disfrazadas con salsas rojizas, y el postre único: nueces, higos, mandarinas y pasas de uva, que yo como sin ganas en este hotel. Este régimen me ha devuelto el apetito. Me muero de hambre, y eso me ha hecho descubrir a la buena señora Mille, a la exquisita y querida señora Mille, la amable pastelera del Cours Napoléon, rolliza, parlanchina y tan vivaracha, que prepara terrinas de mirlo tan suculentas y compotas de cidra tan deliciosas.
»¡Y su licor de arrayán! ¡Es para chuparse los dientes, para relamerse los labios! Yo se lo perdono todo a usted  en nombre de ese fino licor; pero se lo ruego, doctor, deme un programa, fíjeme un horario.
Y el doctor, sin dejar de acariciar con una mano… perpleja la seda negra y brillante de una barba cuidada (toda una actitud, más que una actitud, un poema y una seducción, la mano larga y anillada del doctor entre los pelos rizados y brillantes de esa barba, y qué indecisión en el gesto con que la alisaba), y el doctor, entonces, sin dejar de acariciar los copos perfumados de su mentón, dijo:
—Tenemos un mes de enero imprevisto, este invierno es completamente desconcertante. Imagínese que está nevando en Marsella. ¿Ha visto la salida de las diligencias en el Cours Napoléon, todas las mañanas a las once? Muy curioso, muy pintoresco. Ahí verá corsos auténticos.
»Con traje nacional, de pana y con grandes barbas blancas, el tipo de Bellacoscia que durante treinta y dos años no salió del monte, todas las cartolina posta lo han reproducido; yo le compro una todas las mañanas al portero del hotel para enviársela a una querida mía que vive en Francia: creen, las encantadoras mujercitas, que corro peligro y tienen deliciosos escalofríos. 
»—El tipo de Bellacoscia… No me venga con ese cuento, la señora Mille me contó que los visten así en la Prefectura, ya que eso corresponde al gusto de los invernantes extranjeros. Así que no iré a ver la salida de sus diligencias, conozco las de Argelia, las construyen en el mismo modelo…, las de ustedes son todavía más incómodas y más pequeñas con sus paneles pintados de verde y rojo oscuro; cuando uno ve a todas las viajeras de luto parecen camadas de camareras mayores… Y pensar que Bonaparte tomó uno de esos correos para llegar a Bastia pasando por Vizzavona y Corte, cuando partió para Brienne… Ya conozco esa canción… También está el peregrinaje a la Casa de Bonaparte y la visita al museo con los recuerdos de Napoleón; pero yo no tengo todos los días el alma de Jean de Mitty.

Inglaterra cazó el águila y Austria el aguilucho.

»El éxito de Rostand nos ha dejado un poco aburridos, a nosotros, habitantes del continente, con la epopeya del gigante histórico. Me extraña que usted no me haya propuesto aún que vaya a la estación a presenciar la llegada de los trenes; los montañeses en pos de vendetta, que, con el fusil al hombro, apenas pisan el andén se ponen a descargar el arma, dado que en la ciudad está prohibido portar escopeta cargada: esas pequeñas formalidades locales organizan a veces disparos de pelotón interesantes entre dos trenes; pero, ¿qué quiere usted?, todo eso me deja indiferente. He andado demasiado por el mundo: mis recuerdos de Sicilia me defienden de Córcega y el pintoresquismo me encuentra recalcitrante.
»¡Bueno, allí se va el sol!... Adiós, luz del África; mire usted lo melancólica que se pone la bahía con esta bruma: el paisaje todo es de un azul triste y atenuado de arcilla; ¿no corresponden lo bastante al exilio, aquellas montañas de grafito?» 
El doctor, desolado, ya no decía nada: con la nariz en el plato, comía, mansamente resignado a mis quejas y al menú del hotel; estábamos terminando de almorzar envueltos en la luz tamizada por las persianas de una gran galería vidriada, refugiados allí, en el prudente espanto de la mesa común; éramos, por lo demás, los últimos que seguíamos sentados a la mesa, ya que los demás comensales se habían dispersado por el jardín y se calentaban perezosamente al sol, enfundados en esas mantas a cuadros, chales y capas que ingleses y alemanes son los únicos en pasear por el mundo; tisis de la otra orilla del Rin y esplines de la otra orilla del canal de la Mancha estaban allí unos junto a otros, en la sombra débil y azulada de las palmeras; el oro apelotonado de las mimosas y los tirsos ensangrentados de los cactos de flores rojas completaban el decorado del azul suavizado de las montañas y del golfo; era la melancolía atenuada, el encanto acolchado de un paisaje para tuberculosos y trotamundos, extenuados de civilizaciones, que iban a encallar en un remanso de exilio y de soñolienta agonía entre los olivos, los robles verdes y el mar.
En ese momento, el sol, volviendo a asomar, hizo destellar la nieve de las cumbres, el golfo expuso y, como resultado, acentuó cruelmente la bilis y las clorosis de los rostros, la lasitud de los ojos y de las sonrisas, al mismo tiempo que la apatía extenuada de los semblantes; los paseantes del jardín aparecieron fofos y agotados, como otras tantas viejas y gastadas bolsas de dormir.
¿Qué había ido yo a hacer a ese galpón para viejísimos objetos de viaje? Sentía elevarse en mí un sordo rencor, un viento de injusticia me sublevaba contra el doctor, a la vez que un penoso silencio comenzaba a pesar.
De pronto, la puerta vidriada del comedor se abrió de par en par y…, gigante, con su robusta anchura de espaldas, su estómago prominente y su rostro abotagado, de mofletes colgantes, Él apareció, porque era Él, sin posibilidad de error: eran sus grandes ojos a flor de cara y sus párpados pesados, eran su perfil regular, sus labios gruesos y su mentón graso de hedonista, todo ese rostro de medalla de Augústulo de la decadencia, redimida por la gracia de la sonrisa y la gran belleza de la mirada, ya que también tenía de Él las pupilas límpidas y pensativas, el paso lento y hasta la flor exótica en el ojal; era Él, pero veinte años más joven, Él en todo el esplendor de sus triunfos de poeta y de autor, el Él mimado, adulado, cortejado que se disputaban a fuerza de dólares Londres y Nueva York; y como yo sabía que estaba muerto, y en qué miseria y qué abandono, el doble misterioso del retrato de Dorian Gray se imponía, misterioso, a mi recuerdo: aventuré la descortesía de volverme bruscamente en la silla para seguir durante más tiempo con la mirada el inaudito parecido: era asombroso; Sosías no era Sosías en mayor grado; una joven mujer acompañaba al falso Oscar, elegante, y, como su compañero de Agencia Cook de la otra orilla del canal de la Mancha, tenía pelo rubio y lacio, largos pies sólidos, zapatos sin tacos.
—El retrato de Dorian Gray —pensó mi doctor en voz alta, pensamos juntos—. Como para creer en un aparecido, ¿no? ¿Qué historia de ultratumba podría escribirse sobre este parecido propio de una goblin story, como dicen en Londres, buen tema de Christmas tale. Si yo me hubiese encontrado a este inglés a bordo, la noche del 31 de diciembre, habría creído en un signo premonitorio… Se imagina usted de noche, en la cubierta de un transatlántico, en medio del mar agitado y siniestro, y, de pronto,ese falso Oscar que aparece…
—Brrrr, día de Todos los Muertos en el mar. Es un accidente de raza, en ella pueden brotar extrañas analogías; en todo caso, es muy molesta para este inglés ese fatal parecido.
—Sí, uno puede creer que ha resucitado. Usted, sabe, no cumple como corresponde sus promesas, como hombre de poca palabra que es. Aquella historia de Cristo y de Lázaro del pobre Wilde que anunció con bombos y platillos sigue debiéndonosla, ¿sabe?
—De acuerdo, se la contaré, entonces, ya que está llena de melancolía y cuadra bien con este golfo y este marco soleado de invierno; pero yo no tendré, para contársela, ni la lentitud voluntaria de su dicción modulada y preciosa, ni el gesto que la subraye de manera definitiva; por otra parte, es, con una ligera variante, el texto mismo del Evangelio. Lázaro, entonces, estaba muerto, había descendido a la tumba y Marta, que había ido al encuentro de Jesús en el camino de Betania, le dijo llorando: “¡Señor, si hubieses estado aquí, mi hermano no estaría muerto!” Y Jesús, viendo que ella lloraba y que los judíos que estaban con ella también lloraban, se estremeció en su espíritu y se turbó él mismo; luego dijo: “¿Dónde lo han puesto?” Le respondieron: “¡Señor, ven y mira!” Entonces Jesús lloró y los judíos dijeron entre ellos: “¡Vean cómo lo quería!” Pero hubo algunos que dijeron: “¿No pudo impedir, acaso, que muriese?” Y Jesús, temblando, fue a la tumba. Era una gruta y estaba cerrada con una piedra que habían puesto allí. Jesús dijo: “¡Quiten la piedra!” Marta, hermana del que había muerto, dijo entonces: “Señor, ya huele mal, dado que hace cuatro días que está muerto”. Pero Jesús le respondió: “¿No les he prometido a ustedes, acaso, que, si tienen fe, verán la gloria de Dios?” Quitaron, pues, la piedra, y Jesús, alzando los ojos al cielo, se puso a rezar, y luego, habiendo rezado, se acercó a la gruta y gritó con voz fuerte: “¡Lázaro, sal!” Y, de pronto, el que estaba muerto se levantó, con las manos y los pies atados con vendas y el rostro envuelto en un lienzo, y Jesús le dijo: “¡Desátenlo y déjenlo caminar!”

»Pero (aquí comienza la variante del poeta) Lázaro resucitado permanecía triste; en vez de caer a los pies de Jesús se mantenía apartado con un aire de reproche, y al avanzar Jesús hacia él le dijo: “¿Por qué me mentiste, por qué vuelves a mentirles hablándoles del cielo y de la gloria de Dios? No hay nada en la muerte, nada, y el que está muerto está bien muerto; ¡yo, que vuelvo de allí, lo sé!” Y Jesús, con un dedo sobre los labios y posando en Lázaro una mirada implorante, respondió: “¡Lo sé, no les digas nada!”


Traducción para Literatura & Traducciones de Carlos Cámara y Miguel Ángel Frontán.